Casting sauvage / Zulma

Mardi, 6 Mars, 2018 - 17:08

Trouver des figurants pour le film « La Douleur »

Au sein d'un ballet, Damya préparait le rôle de Galatée, la statue enchantée, sur la scène du Théâtre-Danse de la Nation à Paris. Damya était danseuse. Etait. Car elle fut fauchée un soir de novembre à la terrasse d'une brasserie proche de la Bastille. Mitraillée parmi d'autres. Survivante mais cruellement blessée au genou. La ballerine ne dansera plus. Au début du roman de Hubert Haddad, elle est missionnée pour un casting de rue, un casting sauvage, quand les agences coincent. Damya doit trouver cent figurants pour incarner les déportés de retour, dans le film adapté de La Douleur de Marguerite Duras. Quel défi ! Cent. Voici une traversée de Paris unique, parmi ceux que l'on ne regarde pas, ceux qui errent, ceux qui se cachent, ceux qui traînent leur désespoir. La gare Saint Lazare, le quartier République, boulevard Clichy, Barbès, la Goutte d'Or, Montmartre, l'esplanade du Trocadéro, le parvis de Notre-Dame, le quartier Beaubourg, etc. Comment trouver les squelettes, les ombres tremblantes, pour figurer les survivants des camps ? Damya qui porte le poids de sa propre blessure, de son drame, repère, interroge, explique. Elle parvient à convaincre et se fait repousser, aussi. Dans ses pérégrinations, elle a l'espoir de retrouver le jeune homme d'un rendez-vous manqué, un souvenir qui l'obsède. A ce propos, le lecteur apprendra combien la réalité est cruelle. Dans ce roman grave et sublime, Hubert Haddad avec une empathie douloureuse s'intéresse aux victimes de la tragédie de la vie. La chance perdue peut-elle revenir? Une rédemption est-elle possible, quand on pense avoir tout perdu? Nous admirons l'engagement intellectuel et artistique de Hubert Haddad, auteur d'une œuvre importante. Il évoque le sinistre « vent printanier », titre cynique de l'opération menée par la police française et la Gestapo. Nous avons relevé page 67 ses propos acerbes sur Marguerite Duras, que n'appréciera pas une certaine intelligentsia. Il secoue la statue adulée. Il dit la vérité, ce qui est en général difficlement pardonnable. Il écrit : « quel crédit accorder à des personnages fabriqués pour servir la mystification d'intellectuels engagés sur le tard et qui n'eurent, après toutes les tromperies, que leur gloire en perspective? »  et plus loin : « La France d'après guerre était restée la France, et Tartuffe riait sous cape. Puissants ou misérables d'aucuns avaient dû concourir à l'hypocrisie ambiante, forcément inavouable, pour n'être pas déconsidérés, moqués ou jetés à la vindicte. » Vindicte toujours valable aujourd'hui, où il n'est pas de bon ton de relever que Marguerite Duras avait passivement collaboré, diligentée dans la Commission d'attribution du papier gérée par les Allemands pendant l'Occupation. Une des raisons pour lesquelles nous apprécions le courage de Hubert Haddad. Broché avec rabats. Format : 19 x 12,5 cm. 160 p. 16,50€. P.M.