Nazanine /Albin Michel

L’auteur, Gilles Martin-Chauffier, donne la parole à Paul, un jeune journaliste à la fois acteur et observateur, dans le Paris de 1978. Il écrit pour l’Alerte, un des grands hebdomadaires parisiens. A Vincennes, il se lie d’amitié avec Xerxès, un étudiant iranien séduisant et provocateur, puis tombe éperdument amoureux de sa sœur Nazanine, belle, farouche et indomptable. C’est ainsi qu’il découvre de l’intérieur la situation en Iran. Entre ce qui se dit et ce qui s’écrit en France et ce qui se passe réellement à Téhéran, il y a un gouffre. Paul, l’alter ego de Gilles Martin-Chauffier, évolue dans cette réalité étrange, entre la légèreté inconséquente des snobinards fêtards au Palace et ce qui se trame en Iran. Le shah est parti et Téhéran est arrosé d’une surdose de sourates : «Les révolutions n’apparaissent que quand elles sont mûres. Ne reste qu’à les ramasser.» Cette révolution-là, personne ne la vue venir, de la chute du shah germe le règne des ayatollahs.
A Paris, les appréciations de Michel Foucault, gourou de l’intelligentsia, sont totalement à côté de la plaque. Un philosophe qui manque de vision, c’est cocasse. Enferré dans ses convictions, il est incapable d’appréhender un futur catastrophique. Il est entouré d’observateurs blasés, dans un joyeux détachement face au sort de malheureux emportés dans la tempête. Roland Barthes, quant à lui, fait remarquer avec finesse «que si les peuples détestent les mensonges, ils haïssent la vérité encore plus.»
Une question s’impose : pourquoi l’imam Khomeini est-il accueilli et hébergé par la France ? Et le shah lâché par les Etats-Unis et la France, à qui profite le crime ? L’ignorance et l’indifférence ouvrant la voie au fanatisme et à l’archaïsme, en Iran, c’est le retour au Moyen-âge. Pourtant des appels sont lancés par des gens proches de la cour pour annoncer qu’un avenir sombre se profile. La situation à Téhéran ressemble étrangement à celle de Berlin à l’avènement du nazisme. L’extrémisme prend racine sur l’état de crise. Sommes-nous aujourd’hui conscients de ce qui se dessine et de la nature des accords secrets engagés pour asseoir ou protéger les pouvoirs ? Le profit motivant les raisons d’état. Tristement banal.
Nazanine est un roman d’amour, fin, pertinent et caustique dans lequel l’auteur partage ses souvenirs de jeunesse d’une période charnière, dont on constate le résultat à l’heure actuelle. On savoure les dialogues délicieusement ironiques et les joutes verbales de personnalités influentes du microcosme intellectuel et politique parisien. Elles sont truculentes. Ne serait-ce qu’à l’exemple de celles entre Bernard Franck et Pierre Bénichou. «C’est ça Paris. Jacasser sur ce qui se passe dans le monde. Et s’en foutre complètement.» Quelques planches sont bien savonnées, sur fond d’un Paris superficiel de donneurs de leçons de gauche issus du XVIe, celui qui danse à Ibiza, et le drame qui se joue en Iran. Pleurerons-nous sur les conséquences des actes dont on est à l’origine ? Une lecture ardemment recommandée.
Gilles Martin-Chauffier est l’auteur d’une quinzaine de livres sur la société française ainsi que des essais historiques.
Broché sous jaquette. 288 p. Format : 20,50 x 14 cm. 21,90€
Paule Martigny / Mémoire des Arts – blog-des-arts.com


