Paysage fugitif / Les Cahiers dessinés

Paysage fugitif. C’est ce que Degas appelait "ses états d’yeux", lorsque presque aveugle, il percevait les paysages depuis la fenêtre du train. On pense aux encres de Victor Hugo, jetées dans un jet ardent, entre lavis et hachures. A Rembrandt aussi, avec ses dessins et gravures des paysages de Hollande. Ce qu’il reste dans la mémoire d’un paysage traversé. Un instant fugace évoqué par Brassens dans les Passantes : "À celle qu'on voit apparaître /Une seconde à sa fenêtre /Et qui, preste, s'évanouit".
"Je suis un voyageur rentré. Dans le sens de ne pas être sorti." Martial Leiter met des mots sur sa démarche. Fixer les paysages entraperçus depuis le train. "Il est bien évident que de tels dessins sont impossibles à réaliser sur vif" disait Bonnard. Cette vision furtive, Martial Leiter s’en imprègne pour la reconstituer. Ce qu’il a vu, il l’associe à des réminiscences d’images, et à son imagination. Les reflets, le ciel gris, la neige, le graphisme des arbres, des poteaux et des fils. On peut vraiment parler dans son cas de paysage intérieur. Bruno Pellegrin analyse sa méthode dans la préface : "Il procède calmement à une mise en forme du temps." Il s’agit en effet de la reconstitution d’un instantané et des sensations développées produites avec les outils rudimentaires que sont le fusain, la graphite, l’encre.
L’émotion que produisent les paysages vus du train n’est pas anodine. Ils pénètrent au plus profond de nous dans une sorte d’alchimie liée à l’état dans lequel on se trouve. Instant suspendu dans un mouvement plus ou moins rapide et à un balancement, portant à la méditation, parfois à la mélancolie, au sortir de soi dans une sorte d’abandon.
Comment évoquer l’impact des œuvres de Martial Leiter. C’est explicable et simultanément totalement irrationnel. Pourquoi ce presque rien nous bouleverse ? Parce que l’artiste y a mêlé son âme. Ce ne sont pas de grands formats comme chez Anselm Kieffer ou Zao Wou-Ki, mais ces fulgurances sont tout aussi émouvantes par l’équilibre des compositions et leur exigeante simplicité. Leur contemplation nous isole de la frénésie du monde.
Grand voyageur, Martial Leiter, né en 1952 en Suisse romande, dit avoir passé la moitié de sa vie dans un wagon. Dessinateur politique redouté dans les années 1970. Censuré le neuchâtelois, tout en poursuivant les travers de nos sociétés, se consacre à des dessins poétiques qui ont conquis un large cercle de connaisseurs. Martial Leiter expose régulièrement dans des galeries et des musées.
Citons l’intensité des textes en préface et postface, significatifs de l’impact des dessins de Martial Leiter.
La qualité de l’impression sur un papier adapté fait de cette édition, un nouvel ouvrage d’exception pour la bibliothèque des amateurs. L’ouvrage accompagnait l’exposition des dessins de Martial Leiter à la galerie Richterbuxtorf à Lausanne en janvier dernier. Préface de Bruno Pellegrino, talentueuse plume de Suisse romande. Postface de Julie Bouvard, directrice administrative et éditoriale du Festival du Dessin d'Arles. Relié avec tranchefile. Couverture cartonnée. Format : 22,5 x 28,7 cm. 176p. 32€
Paule Martigny / Mémoire des Arts – blog-des-arts.com


