Ma vie de livreur à Pékin / Éditions Autrement

Vendredi, 6 Mars, 2026 - 09:04

Parcours d’un « immigré de l’intérieur »

Hu Anyan raconte les journées sans fin des petites mains de l’économie des plateformes. Rien à envier au film de Chaplin, Les Temps modernes. L’enfer de l’exploitation humaine. On pense aussi à Metropolis. L’asservissement de ceux qu’on ne voit pas. Dans le film de Fritz Lang, ça se passe en sous-sol. Ici au XXIe siècle, la galère, terme explicite issu du mot galérien, l’histoire se reproduit inexorablement. Habitués des grandes plateformes, réfléchissez. Vous pouvez sortir de chez vous et faire les boutiques. La marche est bonne pour la santé. Plus il y a d’acheteurs, plus il y a d’humains exploités.

Hu Anyan nous fait vivre en détail la précarité de la vie quotidienne des invisibles de l’e-commerce. Sa plongée au cœur de la Chine contemporaine sonne comme un écho. Toutes les sociétés mondiales sont contaminées. Dans le cas précis de ce livre-témoignage, l’auteur a occupé pas moins de dix-neuf emplois. Chaque fois que le travail devenait insupportable, il recommençait ailleurs. Lecteur de Joyce et Carver, sa conscience éveillée lui a donné du recul pour décrire, non sans humour, le rythme infernal des centres logistiques, l’ineptie des centres de recrutements, ses vies d’agent de tri la nuit, de livreur à scooter, et de tous ses autres boulots.

Hu Anyan a profité de l’épidémie de Covid-19 pour écrire sur son expérience. Ce n’était pas ses débuts dans l’écriture à laquelle il a consacré beaucoup d’énergie. Elle représentait l’autre partie de sa vie, la partie libre en dehors du travail, si harassant soit-il. " Dans une certaine mesure, écrire m’a permis de dépasser l’opposition entre travail et liberté…". Dans la postface son analyse débouche sur cette réflexion : "La liberté telle que je l’entends est une intellectualité propre à chacun ainsi qu’une aspiration individuelle et un accomplissement personnel fondés sur une conscience de soi développée." Même si c’est un idéal, rien n’empêche de le rechercher. Cette action nous grandit. C’est le ferment de la vie. Hu Anyan conclut avec une synthèse d’une puissante plénitude dans l’esprit du confucianisme : "Je n’éprouve ni insatisfaction ni animosité – j’en ai éprouvé mais c’est terminé. D’autres occasions m’ont appris qu’une vie de haine et de ressentiment ne mérite pas d’être vécue." Une superbe leçon de vie. A bon entendeur…

Aujourd’hui, âgé de 46 ans, Hu Anyan est un auteur à succès après avoir publié Ma vie de livreur à Pékin en 2023. Belle récompense pour celui à qui la littérature a sa vie durant, apporté un salutaire réconfort. Son livre est un phénomène culturel en Chine, salué pour son authenticité. Hu Anyan peut désormais se consacrer pleinement à l’écriture.

Traduit du chinois par Lucie Modde. Collection Littérature étrangère. Broché. Format : 13,4 x 20,9 cm. 320 p. 21,50€

Paule Martigny / Mémoire des Arts - blog-des-arts.com