L’Œil capitaliste. Musées, commerce et colonisation / Flammarion

De quoi s’agit-il ? C’est un type de musée consacré aux matières premières et aux objets manufacturés. N’oublions pas que nous sommes au début florissant de l’ère industrielle. Les produits présentés sont susceptibles d’être vendus aux marchés, aux modes de distribution commerciale et soumis à l’offre et à la demande des marchandises. A cette époque ni le musée, ni l’économie ne recouvraient le même sens qu’aujourd’hui. Le musée comme les plateformes actuelles était un lieu de présentation et de diffusion. Cette pratique, Sophie Cras qui signe cette étude, la nomme « l’œil capitaliste ».
Ces musées sont ensuite tombés dans l’oubli, leurs collections parfois détruites, leurs bâtiments reconvertis. Si on se réfère à l’exemple de la Bourse de commerce de Paris reprise et restaurée par François Pinault et devenue l’écrin de ses collections d’art contemporain, on se fait une idée de la conception engagée, des travaux gigantesques effectués pour créer ce type de lieu. L’argent appelle l’argent, on ne lésinait pas sur le faste et la grandeur. Le livre de Sophie Cras, qui ne manque pas de recul et d’ironie, n’est pas vraiment une histoire des collections mais celle du regard que le musée mobilise. C’est-à-dire un observatoire privilégié pour attirer et façonner le goût et créer les besoins. Elle espère réinscrire les musées commerciaux dans l’histoire des musées, de l’économie et de la colonisation. Montrer que le musée était conçu comme un instrument politique et économique.
« De fait, les musées commerciaux ont leur place dans l’histoire de l’impérialisme et de la colonisation, dont ils ont été des outils ». Sophie Cras suggère qu’ils ont progressivement glissé de l’économique vers le symbolique. Elle développe une analyse pertinente à partir de ses recherches avec par exemple la plongée dans les réserves du musée du quai Branly.
Politique économique par le musée, musées de la propagande coloniale, musées prolongement des expositions universelles ou inversement, musées « utiles » du XIXe siècle… On peut se poser la question en regard de la conception du musée actuel, qui génère une marchandisation intense du produit culturel, sans oublier les avantages fiscaux liés au mécénat, la valorisation de l’image de marque d’une entreprise, d’une ville ou d’une région, et l’influence sur les achats d’art devenus des produits d’investissement. Pour conclure, citons la dernière phrase de son livre : « Nous pouvons encore exercer notre œil à voir, chacun, chacune à sa manière, le capitalisme au musée ».
Historienne de l’art contemporain européen et nord-américain, Sophie Cras enseigne à l’université Paris I. Ses travaux portent sur les rapports entre art contemporain et capitalisme et interrogent les racines coloniales des pratiques muséales. Elle est l’autrice (avec Charlotte Guichard) de Vendre son art de la Renaissance à nos jours, Seuil, 2025.
Illustrations en noir et blanc in texto. Collection Terra incognita qui explore le monde autrement. Broché. Format : 14,6 x 20 cm. 304 p. 25€
Paule Martigny / Mémoire des Arts – blog-des-arts.com


